Définition de la science fiction - Julien Amic - les-carnets-dystopiques.fr

(re)définir la science fiction littéraire.

Quelle est la place de la science fiction dans la littérature, comment définir ce genre, quels en sont les contours ? Et puis qu’est-ce qui, au final, en fait l’intérêt ? Voilà le sujet de cet article, modeste essai de quelques lignes pour tenter de (re)donner à la SF une place digne de son auguste fessier.
Voici donc ci-après quelques interrogations et quelques réflexions pour y voir plus clair… ou pas !

Note : vous pouvez aussi écouter l’entretien radiophonique réalisé lors de l’enregistrement de l’émission « Vous reprendrez bien un peu de science fiction » de Radio Évasion, et qui correspond peu ou prou au contenu de cet article.

 

Existe t-il une définition collective de la science fiction ?

 

Posez la question au quidam rencontré au détour d’un pâté (de maisons) ou dans les allées pimpantes d’un centre commercial bondé, et vous aurez essentiellement des réponses à base de Star Wars, Star Trek, Marvel et autres Avatars bleutés.
Bon.
Oubliez ensuite le quidam (dont je respecte par ailleurs le point de vue, par essence mainstream, mais représentatif malgré tout) et posez plutôt la question aux amateurs de littérature SF. Prenez-en beaucoup, de ces lecteurs passionnés. Vous vous apercevrez bien vite qu’il existe autant de réponses que de répondants…
Au final, chacun parmi nous aura sa propre définition de ce qu’il considère comme de la science-fiction.

Le dictionnaire et l’inconscient collectif

 

« Si le genre science-fiction est assez difficile à délimiter il est, du moins, des plus aisés à désigner. Il suffit de dire : « vous savez, ces récits où l’on parle de de fusées interplanétaires », pour que l’interlocuteur le moins préparé comprenne immédiatement ce dont il s’agit. Ceci n’implique pas que dans tout récit de science-fiction intervienne un tel appareil ; on peut le remplacer par d’autres accessoires qui joueront un rôle comparable. »
Michel Butor

Voilà qui est assez réducteur, mais cette citation illustre bien une idée préconçue, celle d’une SF faite de machines fantastiques et de paysages interstellaires. C’est l’une des formes les plus fréquentes que prend la science fiction dans l’inconscient collectif.

« genre littéraire et artistique qui décrit un état futur du monde en extrapolant les données de la science ou de la technologie. »
Robert Le Dictionnaire…

Le Futur ? La science fiction serait donc définie par son futurisme ? Voilà qui est à nouveau réducteur, mais toujours aussi révélateur d’un état d’esprit dominant bien que collectivement inconscient. J’y reviens un peu plus bas.

Le terme Science-fiction est-il paradoxal ?

 

Le mot science-fiction est à l’origine un terme anglais. En elle-même, sa transposition en langue française ne veut rien dire. Ce sont simplement deux mots accolés pour former un concept flou.

Alors coupons le terme en deux. On a tout d’abord le mot science, qui nous renvoie à une notion factuelle : la science, ce sont avant tout des faits, observables ou théoriques, mais même dans ce dernier cas ils s’appuient sur un corpus préexistant, et qui constitue la Science avec un grand « S » (j’y reviens un peu plus loin là aussi).
Ensuite, on a un deuxième mot qui est fiction, et qui nous renvoie à la notion d’imaginaire, de création.

Science factuelle + fiction imaginaire = paradoxe d’une Science Fiction qui est à la fois factuelle et imaginaire

La SF est-elle nécessairement scientifiquement crédible ?

 

L’un des textes qui m’a le plus fait réfléchir à cette notion de définition de la SF contient une préface écrite et publiée en 1964– qui s’apparente d’ailleurs à un essai sur ce thème de la SF littéraire :

« La science-fiction est au roman d’une part, et à la science d’autre part, ce que les géométries non euclidiennes sont à Euclide […]. Dans le roman traditionnel, il faut que les monstres soient plausibles. Dans le récit de science-fiction, il suffit que les monstres soient possibles. »
Hubert Juin

En réalité, la SF ne se base pas nécessairement sur des faits ou des vérités scientifiques, mais sur les hypothèses que ces faits rendent possibles. Par exemple, nous ne savons pas s’il existe des civilisations extra-terrestres. Nous ne les avons jamais rencontrées. Mais nous savons qu’il est scientifiquement possible qu’elles existent.
Un roman de science-fiction est en quelque sorte un postulat scientifique. Son réalisme scientifique se limite à sa possibilité d’être. Si ce qu’il décrit n’est pas scientifiquement possible, alors on n’est plus dans la SF mais dans la fantasy qui fait appel à des concepts relevant de la magie, ou dans le fantastique qui lui aura tendance à jouer sur les mythes, légendes et autres croyances populaires et folkloriques. Signalons tout de même que la frontière entre ces genres est parfois très poreuse…

En résumé, la science-fiction peut se décrire comme une possibilité de réalité alternative.

Est-il possible de discerner alors un « bon » récit de SF d’un « mauvais » récit de SF ?

 

Oui. Le mauvais récit il voit un E.T. qui bouge, il tire. Le bon récit, il voit un E.T. qui bouge, il tire… mais c’est un bon récit !
Ok, citer les Inconnus n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus approprié. Bon. Je recommence.

« ce qui embarrasse au plus haut point l’amateur de science-fiction, et ce qui lui fait souvent condamner et rejeter des ouvrages du genre, c’est le fait que les auteurs se contentent de substituer aux rites humains d’aujourd’hui d’autres rites, sans modifier d’une façon convaincante l’homme. »
Hubert Juin

Si l’on en croit cette réflexion, il y a donc une dimension psychologique qui est primordiale dans le récit de science fiction. Il ne s’agit pas d’inventer une histoire de fusées. Il faut inventer l’histoire d’un homme dont l’état d’esprit, la culture, le mode de pensée, sont façonnés par un monde qui est fondamentalement différent du nôtre… et qui se trouve être dans une fusée !
La fusée n’est qu’un accessoire.
Sans cette dimension psychologique, on n’est pas vraiment dans de la SF, on va être dans du divertissement, de l’Entertainment hollywoodien…

L’attrait de la science-fiction réside t-il dans sa dimension psychologique ?

 

 C’est en tous les cas ce qui, à mes yeux, en fait la valeur (oui, je me réponds à moi-même : signe d’une dimension psychologique schizoïde..)

Puisqu’on se place « dans la tête » d’un individu, homme ou femme, (ou non binaire d’ailleurs, voire hermaphrodite comme dans « La Main gauche de la nuit » d’Ursula K. Le Guin), qui vit dans un univers où la société est fondamentalement différente de la nôtre (technologiquement, culturellement, politiquement, sociétalement…), on réalise en fait ce que l’on appelle une « expérience de pensée ». Or qui dit expérience de pensée dit philosophie. L’expérience de pensée proposée par un récit de science-fiction est alors un exercice philosophique. Là encore on s’éloigne du simple divertissement.

La science-fiction devrait-elle être rangée au rayon philosophie ?

 

Ce n’est pas tout à fait la même chose quand même… D’abord parce que c’est avant tout une fiction (même si on trouve des fictions dans le rayon philo et de la philo dans le rayon fiction…).

Mais surtout il y a une différence fondamentale, car la philosophie tente d’étudier le présent à l’aune de notre passé. Elle analyse notre présent (ce que nous sommes aujourd’hui) à l’aune de notre histoire passée (depuis la haute antiquité jusqu’à la minute qui vient de s’écouler).
D’aucuns pourraient répondre à cela que la pensée de Nietzsche contredit sensiblement cette affirmation-là. Je dois donc préciser que par « passé » j’entends parler d’Histoire et non de mémoire. Le « passé qu’il est préférable d’oublier » selon Nietzsche – dont il faut rappeler que, contrairement à la doctrine habituelle de la philosophie, il place la « vie » au-dessus de la « connaissance » – est celui qui est constitué par la mémoire de l’individu. L’Histoire en revanche est la somme des connaissances que nous avons de ce qui fut et qui a conduit à ce qui est. La philosophie d’aujourd’hui s’appuie sur les réflexions qui ont déjà eu lieu ; elle les infirme ou les confirme, s’en sert pour élaborer de nouvelles réflexions ou au contraire décide de les remettre en question, voire de les ignorer délibérément.

Cette philosophie est ici entendue en tant que corpus de réflexions et non comme méthode de pensée. De même la science-fiction est ici abordée en tant que corpus littéraire, et non comme méthodologie d’écriture.

La littérature SF fonctionne différemment. A priori on pourrait dire qu’elle étudie notre futur (la définition de notre ami Robert parle bien d’un « état futur du monde » cf. plus haut) à l’aune de notre présent. C’est-à-dire qu’elle va prendre une caractéristique du monde d’aujourd’hui, scientifique ou sociale, et la triturer pour comprendre où elle peut nous mener dans le futur (cas de la dystopie). Elle imagine en quelque sorte un futur qu’elle analyse à l’aune du passé de ce futur… qui se trouve être notre présent !

Mais il faut encore pousser cette réflexion un peu plus loin…

La science-fiction est-elle futuriste ?

 

Pour poursuivre le raisonnement, en réalité, ce n’est pas vraiment le futur que la science fiction analyse : c’est bien le présent.
Dans une dystopie, on va exacerber une caractéristique de notre société actuelle, et regarder ce qu’elle pourrait donner si elle évoluait d’une certaine manière, centrée sur cette caractéristique, durant quelques années/siècles/millénaires.
Mais à bien y regarder, c’est toujours notre société actuelle que l’on interroge dans ce cas-là. Car c’est bien une caractéristique d’aujourd’hui que l’on distord et que l’on triture. Et sur laquelle on focalise notre attention, en la regardant parfois sous un angle différent, ou à travers un filtre…

La science-fiction n’étudie donc pas le futur à l’aune du présent, mais elle étudie le présent à l’aune du futur.

D’un futur « possible » en tous cas. On peut encore aller plus loin en proposant cette idée selon laquelle la science fiction étudie la société présente à l’aune d’une société future potentielle (dystopie-utopie-eutopie), mais aussi pourquoi pas d’une société présente alternative (uchronie) ou passée (car qu’est-ce qui différencie une société post-apocalyptique ou l’humanité « reviendrait à l’Age de pierre » d’un roman « préhistorique » ?)
Vous avez ci-dessus ma proposition d’une nouvelle définition de la science fiction !

La science fiction est-elle prospectiviste ?

 

Un auteur est un « imagineur ». Il peut se placer dans un monde futuriste et imaginer les conséquences sociales, sociétales, industrielles, économiques, internationales, etc…

Il est intéressant de noter que les livres de science fiction ne traitent pas de prospective (science qui cherche à élaborer des scénarios de futurs possibles) mais de futurologie (une science qui cherche à prédire l’avenir – j’ai bien dit une science, pas une divination ésotérique !). La psychohistoire d’Isaac Asimov dans le cycle de Fondation, la prévistoire de Stanislas Lem dans le Congrès de Futurologie, sont des prévisions du futur auxquelles ils faut s’adapter, qu’il faut influencer. Idem pour les Chronolithes de Robert Charles Wilson : comment faire pour vivre en connaissant un futur inéluctable ?

Mais les algorythmes psychohistoriques n’existent pas, et les récits sont, on l’a vu plus haut, des expériences de pensée qui se fondent sur le monde d’aujourd’hui et essaient d’imaginer ce que pourrait être ce monde s’il évoluait demain en suivant une certaine voie. Alors si la SF ne parle pas de prospective, on doit pouvoir dire que chaque roman EST d’une certaine manière un exercice de prospective réalisé par son auteur.

Quelle est la place de la science fiction dans la littérature ?

 

La science-fiction est donc selon moi une expérience de pensée philosophique, mais qui se base non pas sur des réalités historiques mais sur des possibilités scientifiques.

En évoquant des réalités alternatives, des univers parallèles, des voyages temporels, des planètes lointaines et des martiens verts ou gris, c’est toujours de nous aujourd’hui que parle un récit de science-fiction. Il nous amène à réfléchir, à nous questionner sur ce que nous sommes, en tant qu’individu comme en tant que société.

Sa fonction en tant qu’œuvre littéraire est de nous questionner sur notre place à nous, individus, dans la société, dans le monde, dans l’univers. En imaginant des futurs, des passés et des présents potentiels, elle nous interpelle et nous engage à modifier notre point de vue, à repenser nos certitudes, à mieux apréhender les changements qui sont en train de s’opérer en nous et à l’extérieur de nous. Puissions-nous puiser dans cet infini corpus pour imaginer un monde meilleur et, qui sait, le faire passer du statut de potentiel à celui de probable… ou pas !

 

 

 

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