Les furtifs - Alain Damasio - Dystopie - meilleur livre science fiction 2019 - les-carnets-dystopiques.fr

Les furtifs – Alain Damasio

Les furtifs - Alain Damasio - Dystopie - meilleur livre science fiction 2019 - les-carnets-dystopiques.fr
Les furtifs

Les furtifs est un roman dystopique d’ Alain Damasio paru en avril 2019.
Dystopie à court terme, l’histoire se déroule en 2040, dans une société de contrôle ultra-libérale très proche de la nôtre, et ayant évolué vers plus d’asservissement de l’homme à la technologie. Une étonnante forme de vie vient d’être découverte, une espèce animale qui vit cachée dans les angles morts de notre quotidien. On appelle ces créatures les « furtifs »…

➡️ « Les furtifs » – Alain Damasio – 25€

Une chronique imprudente rédigée par Julien Amic

 

Un extrait de « Les furtifs » …

 

« (…) sous la terre gelée du signifié scintillent les pierreries du phonème pur. Brillent les rubis d’un rouge dur, indescriptibles et indécryptables, rétifs à toute explication car infectés de vie. »

 

Présentation de « Les furtifs »

Un teaser pour vous donner envie…

(Si vous souhaitez en savoir le moins possible sur le livre, lisez seulement cette partie)

 

Lorca et Sahar Varèse sont séparés depuis qu’un terrible évènement est survenu, depuis que leur fille Tishka a disparu. Sans doute est-ce là l’oeuvre d’un détraqué qui l’aurait enlevée… Qu’est-elle devenue çà, personne n’en sait rien. Sahar tente de faire son deuil, mais Lorca veut croire encore qu’elle est en vie, et c’est d’ailleurs cela qui les a séparés.

Lorca l’intellectuel s’est engagé dans l’armée. D’aucuns le jugeaient trop vieux pour intégrer le Récif, cette unité militaire d’élite dont le curieux objectif est de… prendre en chasse les furtifs.

Découverts il y a peu, les furtifs sont des animaux – semble t-il – qui vivent cachés à l’abri des regards humains depuis des millénaires, peut-être davantage. D’une rapidité fantastique, ils esquivent nos champs de vision et restent tapis là où l’on ne regarde pas. Ils sont une légende urbaine, un conte pour enfants sans doute. Mais pas pour Lorca. Et pas pour le Récif qui les chasse secrètement dans le but de les comprendre et de les étudier. La tâche est difficile car pour les capturer, il faut les repérer et les voir. Tout un arsenal optique et acoustique est déployé pour cela avec un problème majeur : voir tue. Et les furtifs morts se pétrifient instantanément, rendant leur dissection/analyse impossible.

Lorca a intégré « la Meute » un groupe constitué de quelques uns des meilleurs chasseurs de furtifs, militaires autant que scientifiques. Et leurs découvertes vont les emmener bien au-delà de la simple quête d’une fille disparue.
La quête des furtifs, ce sera aussi une certaine quête de l’humanité perdue,  dégénérescente, et de la liberté rendue immobile et silencieuse dans une prison technologique toute dorée…

« Nos corps et nos esprits sont complètement sous contrôle ! Rien de ce qui émane de nous n’échappe à la captation et à la renormalisation numériques. Nos villes sont des prisons sentientes… »

➡️ Acheter et lire « Les furtifs » – Alain Damasio – 25€

(La suite, sans révéler l’intrigue ni le dénouement, dévoile certaines parties du récit. Pour lire seulement l’analyse vous pouvez vous rendre directement ici )

 

Angles morts et vies furtives : l’alternative organique

L’histoire en détails 

 

« Toute légende  (…) naît d’un désir subconscient, partagé de communautés entières. Le nôtre est de pouvoir disparaître, de devenir invisibles, de pouvoir fuir quand toute notre société crève d’être sous contrôle ! »

Les villes, en faillite, ont été rachetées par les grandes entreprises et leurs noms se sont vus associés aux grands groupes qui les possèdent désormais. Paris-LVMH et Nestlyon en sont les deux exemples les plus frappants. Orange possédait déjà le nom adéquat… Marseille et d’autres villes ont également été happées par le système financier omnipotent. Les cités sont devenues ultra -sécurisées, ultra-contrôlées par les milices en tous genres, la gentrification poussée à son paroxysme a sectorisé les quartiers, auxquels on ne peut accéder parfois qui si l’on est doté de l’abonnement Premium ou Privilège…

Des bagues bourrées de technologie tracent nos vies, nos désirs, nos envies, nous permettent même via des lentilles de vue spéciales de modifier notre environnement, de vivre dans une réalité alternative nommée Réul , factice mais qui semble si réelle, créée par nous, et qui nous isole chaque jour un peu plus des autres.

« Si tu crois à quelque chose (…) cette chose se met à exister ; si tu crois en Dieu, tu fais exister Dieu – Dieu n’existe pas mais pourtant il se tient là, debout, tout fragile, tenu par des fils de pensée, par chaque minuscule acte de foi que des millions de gens font pour lui. »

L’internet est passé de virtuel à réel, et le cloud nous accompagne jusque dans la rue, via notre moa, cet alter-ego idéal. La domotique, la alité Ultime, le cloud qui s’invite au coin de la rue, ne sont que des symptômes. La maladie c’est la dépendance à la technologie. Une dépendance qui n’est pas physique, mais psychologique. C’est une société en apparence idéale, où l’on peut remplacer, améliorer le monde qui nous entoure pour le faire correspondre à chaque instant à nos attentes. La société est devenue safe, sécurisée, et chacun vit dans un cocon rassurant.

« On sait qu’il existe un marché extraordinaire pour la peur. En particulier la peur domestique et intime. »

Lorca recherche sa fille Tishka, dont il est persuadé qu’elle est vivante, quelque part en compagnie des furtifs. Elle en a parlé avant de disparaître… Sahar pense qu’il débloque gentiment, elle l’a quitté pour çà, mais ne coupe pas les ponts totalement. C’est une proferrante, une enseignante de rue qui travaille clandestinement, à la limite de la légalité, et enseigne la véritable histoire de la prise de pouvoir des multinationales, la manière violente dont ils ont mis la main sur les villes, réprimant sans aucune pitié les mouvements contestataires. Lorca a du mal a convaincre la mère de leur fille disparue.

Il fait partie de la Meute, avec Nèr, Saskia et Agüero. Ensemble sous le commandement de l’Amiral Arshavin ils traquent les furtifs.

Mais toute la technologie possible et imaginable ne leur permet pas de découvrir quoi que ce soit, car la traque consiste à tenter de « voir » le furtif qui se déplace si vite dans ses entres qu’il en devient presque un être fantastique. Et lorsque la Meute le voit, il se fige instantanément, se céramifie à 1400°C et toute étude biologique devient impossible. C’est là le mécanisme de défense de l’espèce, dont on devine que son origine est bien antérieure à celle de l’Homme.

Abandonnant la technologie, la Meute va aller au contact des populations dissidentes et de leur savoir empirique, car c’est là semble t-il qu’il sera possible d’en apprendre davantage. Auprès de Toni et de ceux qui se battent pour vivre en dehors du contrôle pour reprendre les bâtiments interdits, pour affronter les milices en sautant d’immeuble en immeuble… Ce faisant, ils vont se faire des ennemis et bientôt eux-mêmes seront traqués. Des militaires traqués par la police…

« Ça pue. le ministre des Armées pèse trop peu politiquement pour résister. La police intérieure a beaucoup plus de moyens que nous de toute façon. La guerre, c’est contre les citoyens maintenant. »

Découvrir ce que sont les furtifs, et de quelle manière on peut interagir avec eux va créer une tension, un point de rupture entre ceux qui voient en eux un symbole de la lutte libertaire, et ceux qui y voient une menace à l’ordre établi. Deux mondes vont s’affronter. Des états d’esprit aussi, pour ne pas dire deux spiritualités.

Au delà de la quête d’un père, au-delà de l’étude d’une espèce animale fascinante, c’est bien autre chose qui va émerger. Ce que l’on va découvrir, c’est en quelque sorte l’origine de la vie. La substance vitale de toute chose est bien différente de ce que l’on pense.

« Nous sommes des verrues entre les taches de rousseur sur la peau d’un mystère. »

 

« Les furtifs », conte féroce et fable dystopique…

Analyse dystopique

 

« Nous autres… Nous autres, au fond, on n’aura jamais su que les tuer. »

Les furtifs n’est pas exactement un livre que je qualifierai de « simple à expliquer »… Aussi je vais tenter de réaliser cette humble analyse en trois points : les thèmes abordés, le style « Damasio » et la place de ce livre dans l’oeuvre de l’auteur, et enfin ce que l’on peut retenir de cet ouvrage.

Pour ce qui est des thèmes abordés, ils sont multiples et très (très très très) nombreux…

Il s’agit bien évidemment d’une dystopie, et d’une dystopie « à court terme » puisque le cadre du roman se situe en 2040, soit dans un avenir très (très très très) proche. On se trouve dans une France différente de celle d’aujourd’hui, où le terrorisme et la guerre semblent ne plus être la préoccupation principale (différence majeure et intéressante avec « Le grondement », autre dystopie à court terme d’Emmanuel Sabatié publiée en 2019 et qui prend le chemin inverse…). Le caractère dystopique ne réside donc pas dans la « menace extérieure » mais dans les dérives de l’économie de marché néo-libérale. Pour faire simple, les multi-nationales ont racheté les villes et y ont « connecté » les habitants à grand renfort de réalité virtuelle et « d’expérience améliorée ».

« (Il) dit que la conception d’un temps cyclique… que tout ce que les hommes font pour qu’il soit cyclique… avec nos anniversaires, nos commémorations, nos horloges rondes, nos jours qui reviennent, nos années… Tout ça n’est qu’un effort prodigieux pour… pour ne pas laisser le temps passer… Pour essayer qu’il ne s’en aille pas… »

Face à cette toute puissance capitaliste montent de nombreux mouvements contestataires et libertaires, pacifistes pour l’essentiel, et qui prônent une résistance à la fois passive (par le refus de l’asservissement à la technologie) et active ( par l’occupation de certains locaux, des toits d’immeubles, par la création d’ ilots autogérés par des communautés néo-soixante-huitardes. Hors la ville, ce sont des marginaux pacifistes en résistance passive, et dans les villes, d’autres marginaux activistes qui défient chaque jour un peu plus les pouvoirs en place.

Au pistole, j’ai commencé à repeindre le Langoustier, c’est un début. Bleu furtif, fondu avec la mer ! Et en bleu ciel, à même la texture, j’ai écrit en filigrane : « Quelle est la couleur de la Terre que tu veux? »

La résistance anarchique s’organise (ou se désorganise volontairement) en îlots dispersés mais néanmoins très minoritaires. La masse de la population adhère à ce système en apparence parfait où la réalité augmentée (rebaptisée Réalité Ultime) accroit de manière exponentielle le confort de vie des hommes et des femmes qui se laissent volontairement happer par la machine capitaliste.
Pourquoi sortir dans la zone du dehors, hors de sa zone de confort ?

« À travers la vitre, j’ai repéré Sahar qui lisait un livre en papier – ce truc à interface manuelle qui ne plante pas, ne te parle pas, n’a pas besoin d’énergie pour fonctionner et ne te demande jamais si tu veux le mettre à jour. »

Alain Damasio place son récit dans le sud de la France, une région qu’il semble particulièrement bien connaître tant les descriptions de Marseille, de Moustiers-Sainte-marie, des îles de Porquerolles et du massif de la Sainte-Baume (flore comprise, les asphodèles en sont témoin…) sont précises et fidèles à la réalité.
Le « panel ample de la lutte » se réunit d’ailleurs sur cette île de Porquerolles : les 1/g, les Citoyennistes, les Corsaires, les Survivalistes, les Primitifs, les Terrestres, la Mue, les pacifistes, les drogués, les épicuriens, les terraristes, les collapsologues, les narcissiques, les misanthropes, les no-future et les no-ways, les yes-we-can et les à-quoi-bon.

« Toute cette faune et cette flore de ceux qui n’ont parfois qu’un seul point commun : penser que ce système est le mal. »

Au sein de ce décor qui oscille habilement entre une urbanité hyper technologique et une nature florissante et préservée, AlainDamasio crée de toutes pièces une espèce animale fabuleuse : les furtifs. Ceux-ci semblent constituer une métaphore, une allégorie de la liberté en ce qu’elle est l’essence même de la vie. Les furtifs sont vifs, rapides, échappent à tout contrôle et à toute connaissance, ils sont invisibles dans un monde ultrasurveillé, ultrafiché, une société panoptique de surveillance absolue.
Ils sont un symbole de résistance à l’évolution transhumaniste, une révolution très-humaniste.

« (…) le dépassement de nos limites ne s’imaginait que sous une forme technologique et « augmentée ». Elle était l’empire du transhumanisme auquel les très-humanistes ne pouvaient répondre qu’à la force des philosophies et des spiritualités fines. Aujourd’hui, une alternative est née. Elle n’est pas technologique : elle est organique. »

Fort de cette aura, ils deviennent dans le livre le symbole de la lutte pour les anarchistes de tous poils qui projettent l’espoir de s’hybrider avec eux, et de devenir eux-mêmes, à leur tour, furtifs. Devenir organiquement ce qui est devenu impossible technologiquement. Les furtifs sont à la fois roche, animal, végétal, lichen et humain, ils sont la nature condensée en un être en mouvement constant, en mutation constante, à la fois parasite et commensal, fragile et dangereux, fascinant et terrifiant. Ils deviennent alors un point de fixation sur lequel le politique entre en jeu, manipulant l’opinion par la peur de ce qui est caché, la peur de l’inconnu.

« Tous les pouvoirs ont intérêt à nous attrister. Rien ne leur nuit plus que la joie. La joie, ça n’obéit pas. »

L’émerveillement des uns, ceux qui tentent de comprendre les furtifs, de communiquer avec eux, de déchiffrer les glyphes qu’ils gravent et les sons qu’ils bruissent, va s’affronter à la rage destructrice et le sadisme politicien des possédants, des gouvernants, et de ceux qui ont soif de conflit.

« On peut couper en deux un arbre qui a fait repousser ses bourgeons et ses feuilles deux cent cinquante printemps de suite avec une tronçonneuse à essence et en huit minutes. On peut abattre un jaguar qui court à 90km/h dans une savane en un dixième de seconde et avec une seule balle. Qu’est-ce que ça prouve de nous ? Qu’on sait stopper le mouvement ? Qu’à défaut d’être vivants, nous voudrions nous prouver qu’on sait donner la mort ? »

Ainsi la trame du roman est somme toute assez simple. L’humanité (où plutôt la « transhumanité ») technophile emmitouflée dans sa zone de confort ultime, est une société de mort-vivants tous juste bons à s’abrutir sans discontinuer pour éviter de regarder le monde réel autour d’eux. Une partie pourtant se refuse à disparaître dans cette matrice sécuritaire et s’en extirpe, fondant des communautés auto-gérées et auto-suffisantes. Ceux-là sont les « vivants », les « vifs », ceux qui échappent au contrôle, bref ceux qui demeurent furtifs et qui sont incarnés allégoriquement par ces êtres vivants fabuleux que sont les… furtifs !

« Il m’arrive parfois (…) de me dire (…) que nous ne sommes plus là où l’on devrait être, qu’on ne pense plus qu’à nous comme ces couples bourgeois pour qui la biodiversité pourrait se réduire à leur chien et leurs deux chats sans que ça les sorte une seconde de leur égocentre familial. »

On retrouve dans les furtifs un thème déjà développé par Alain Damasio dans la zone du dehors à savoir : qu’est-ce qui pousse des hommes et des femmes issus d’une société en apparence idéale à se rebeller, entrer en résistance et lutter pour leur indépendance vis-à-vis du pouvoir ? La réponse semble être ici : la vie. Cette vie étant supposée en mouvement et surtout ouverte au monde qui l’entoure. En effet, les deux mondes qui s’opposent sont en fait celui des individus repliés sur eux-mêmes et connectés via leur bague (l’Anneau, référence nette et assumée à l’Anneau unique de Tolkien créé « pour les gouverner tous« ) à leur propre réalité modifiée par leurs soins, et celui des contestataires communautaires et ouvert aux autres ET au monde qui les entoure. Le capitalisme face au prolétariat ?

« (…) c’est ici que se sont conservées – mieux ; que se sont relues et réécrites sans cesse – les impressions vives et les filantes expressions d’une myriade de furtifs. Ils y sont passé, ou ils y vivent, exactement là où nous sommes, à l’abri des hommes qui regardent et qui les obligeraient, en les voyant, à se figer pour l’éternité dans une matière inerte qui ne les signalera pas comme espèce vivante, qui les rendra donc impossibles à étudier. À exterminer. »

Alain Damasio écrit là un brûlot anticapitaliste peut-être plus qu’un roman… Le parti-pris est clair. Le système actuel est délétère, et le salut passe par la constitution de micro-sociétés alternatives, contestataires et anarchiques. Cela est très longuement développé, et à de multiples reprises, dans le livre. On adhère ou pas. La limite du livre se situe peut-être d’ailleurs là, car on marche sur le fil, entre le roman SF et l’essai radical. Une limite non pas dans la qualité, mais dans la capacité du lecteur à apprécier le discours.

« (…) à certains carrefours d’un récit collectif, ce n’est pas tant la vérité des faits qu’il s’agit de rétablir pour conserver l’adhésion du public. Plutôt s’agit-il de deviner ce que les gens veulent croire et ce qu’ils se refusent à croire. »

À l’image de la citation ci-dessus, l’adhésion au livre peut fortement dépendre de vos convictions personnelles…

Plusieurs points nuisent cependant selon moi à la crédibilité du récit, et rend peut-être ce livre philosophiquement bancal (attention, même bancal, on peut tenir debout…). Tout d’abord, lesfurtifs se posent je l’ai déjà dit comme une allégorie à la vie et à la nature, or le monde animal est totalement absent de cet univers… Pis encore, les milieux contestataires si précisément décrits, et qui font immédiatement penser à tous les milieux existants aujourd’hui (zadistes, gilets jaunes, punks-à-chiens, altermondialistes, écoguerriers etc) ne sont jamais… végétariens ! Cela peut paraître anodin (si vous n’êtes pas végétarien bien sûr…) mais c’est un oubli fâcheux, car notre société évolue clairement aujourd’hui vers un végétarisme important, notamment dans les milieux dits « alternatifs ». Or j’ai été surpris par l’absence totale de ce thème dans le livre, alors que le principe même du « lien » avec le vivant (et notamment l’étroite intrication homme-animal) et la nature évoqué ici était un terrain plus que propice à son évocation…
Idem pour le climat, aucune évocation.
On se trouve donc dans un récit au militantisme affirmé, anti-capitaliste, pro-nature, mais déconnecté de ce qui sera vraisemblablement la réalité en 2040 : changement climatique et avènement du végétarisme de masse. Ce n’est que mon avis bien sûr, je vous laisse juger.

J’ai évoqué plus haut la zone du dehors, et il est juste d’évoquer également la horde du contrevent, l’autre roman de Damasio, auquel il emprunte le mode général de narration : de nombreux personnages formant une communauté aux psychologies très variables, admirablement rendues par la plume de l’auteur. Toutefois, je me suis moins attaché au Agü de la Meute qu’au Golgoth de la Horde…
C’est un peu dérangeant parfois d’avoir l’impression de lire un livre qui soit une sorte de mix des deux précédents…

Impossible aussi de parler d’un livre d’Alain Damasio sans parler du style. Damasio aime jouer avec les mots, ce qu’il a fait en virtuose dans la zone du dehors (avec un dosage subtil, hum…) et dans la horde du contrevent (on se souvient de la « joute orale » de Caracole, moment grandiose de littérature française, si si !).
Comment dire…
Ici il en fait peut-être un peu trop… Chaque phrase contient son lot de néologismes et d’anagrammes. Parfois les mots ne sont que des sonorités. C’est toute l’essence des furtifs bien sûr et, sans tout dévoiler, le son est la base sur laquelle s’appuie le roman. Tout ceci est d’une qualité et d’une précision, d’une imagination quasi onirique, surréaliste.
Mais trop c’est trop. Parfois, on décroche. Le langage furtif c’est merveilleux, mais quand on ne parle pas la langue, le déchiffrage finit par être fastidieux…
J’ai aussi parfois trouvé certains aspects du récit franchement caricaturaux (les « méchants anti-furtifs néo-nazis »…) mais bon…

Je ne vais peut-être pas me faire que des amis mais je trouve que Damasio est un peu une caricature de lui-même dans ce livre.

« Le rechauffé en amour, c’est comme les pizzas : la mozzarella est plus fraîche et ça fait suer que le gras. »

Attention, pour autant, les furtifs est un livre génial ! Mais difficile. Il aura ses inconditionnels et ses détracteurs. L’originalité réside dans l’usage de la sonorité des mots rendue par l’écriture, ce qui en soit est déjà une performance exceptionnelle, que seul Alain Damasio pouvait réussir. Ce livre est d’ailleurs intraduisible, savourons donc le privilège que nous avons, nous autres francophones !

« (…) la voix est un pont entre le langage et le corps. Entre le sens et le son. C’est sur ce pont que les furtifs et les humains peuvent se rencontrer et échanger quelque chose. C’est en ce point de fusion que la synaptique humaine et la métamorphose des corps se touchent. »

Si vous êtes un aficionado de Damasio vous avez probablement déjà lu ce livre. Si ce n’est pas le cas, allez-y, Damasio est un auteur d’un rare talent profitez-en, même si ce livre n’est pas à mon sens son oeuvre majeure.
Si vous êtes amateur de littérature en général et que vous avez été interpellé(e) par la médiatisation importante dont a bénéficié le livre, allez-y aussi, ce livre mérite le détour.
En revanche, si vous avez simplement envie de découvrir Alain Damasio, honnêtement, ne commencez pas par celui-ci mais plutôt par la zone du dehors (si vous êtes amateur de SF tendance dystopie) ou la horde du contrevent (si vous avez un penchant pour la fantasy).
Pour ma part, je trouve que les furtifs est moins un roman de science fiction dystopique qu’un essai anarcho-philosophique sur fond de récit fantastique. Mais après tout, c’est bien le propre des dystopies que de marcher sur cette mince frontière. Bien avant Damasio, Barjavel était coutumier du fait

En conclusion, je ne peux pas résumer les furtifs, je ne peux pas condenser la pensée d’Alain Damasio en quelques lignes.
Les furtifs est un livre à lire, c’est évident. Il contient son lot d’imperfections. En même temps, il est d’une densité telle que l’avoir écrit est une performance que je salue. Il divise parmi mes collègues chroniqueurs, et il me divise moi-même ! Sans nul doute un livre qui ne laisse pas indifférent est un livre qui mérite d’être lu. Les furtifs est une dystopie de notre temps, fortement engagée, qui nous amène à repenser notre confort technologique et notre lien à l’autre, notre lien au monde. Tout ceci doublé d’une narration virtuose qui en fait un Objet Livresque Non Identifiable.

« Être moins celui qui brûle que celle qui bruisse. Entrer, par effraction, dans le Rouge Ouvert… S’y tenir, fragilement… Pouvoir entrer dans la couleur.« 

 

Faites-moi part de vos avis en commentaire, si le coeur vous en dit.

Note : le livre est accompagné d’un code permettant de télécharger les 8 morceaux de musique/texte de l’album « Entrer dans la couleur ». Intéressant, ce sont des extraits du livre lus sur fond de créations musicales électrisantes… Quand je vous dit que c’est un bouquin basé sur les « sonorités »… 🎶

 

Auteur : Alain Damasio
Editeur : La Volte
Format : 15,8×23
ISBN : 978-2370490742
687 pages
Année : avril 2019
Récompenses : élu « Meilleur livre de l’année 2019 » par la revue « Lire », Grand Prix de l’Imaginaire 2020.
Pays : France

Musique associée : Yan Péchin
Chroniqueur : Julien Amic

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Une chronique imprudente rédigée par Julien Amic

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2 commentaires sur “Les furtifs – Alain Damasio

  1. Hello
    Il se trouve que j’ai lu Les Furtifs pendant le confinement ; pour donner le contexte je suis vraiment fan de SF (en littérature mais aussi cinéma, séries, BD) et j’aime plus ou moins ses déclinaisons de la fantasy à la hard SF. Autre précision, c’était le premier Damasio que je lisais. Je suis globalement d’accord avec votre critique ; voici la mienne.
    Damasio aime les mots, il met de la poésie dans la SF, c’est très déroutant mais pourquoi pas. Bradbury aussi était un poète. Le problème c’est qu’il en met partout, bien trop à mon goût pour un tel pavé !
    Des pages entières de prose chaotique, de mots décortiqués et trafiqués, de phrases démembrées, de jeux de mots, avec en plus sa « typoésie » (typographie particulière différente selon la focalisation de la narration) qui rend la lecture pénible… j’avoue que j’ai sauté des passages. Je ne suis pas assez fan de poésie et de pure littérature pour une telle quantité !
    Dommage, son univers est bien vu ; sa vision de la révolution séduisante. L’âge de défaire ; ça tombait assez bien avec l’ambiance générale …
    Et certains « slams » sont particulièrement réussis (mais à petite dose!)
    Un autre reproche que je lui ferais : il n’est pas très bon en psychologie des personnages. On a du mal à se mettre dans leur peau et à s’y attacher. Pour moi c’est important. Résultat, ça manque de « dilemmes moraux ». En revanche, on croule sous les descriptions de scènes d’actions interminables (avec ce style fatigant, moins fluide que les « tableaux » de Flaubert ou Zola).
    On en a fait des tartines de cet auteur parce qu’il a une vraie vision politique (que je partage largement) et parce qu’il fait du style… mais non, décidément pour moi la SF n’est pas seulement un univers. Ce sont aussi des rapports humains, et une narration qui doit couler. Je reste plus que jamais orientée vers les auteurs américains qui ne se regardent pas écrire (ou si peu).

    1. Oui merci pour ce long commentaire ! Effectivement, c’est un livre (et un auteur) qui ne laisse pas indifférent.
      Effectivement la psychologie des personnages est un élément essentiel de la SF. Hubert Juin dans un anthologie de 1964 expliquait déjà qu’un « bon » roman de SF ne se contentait pas de décrire des fusées se posant sur des planètes lointaines… mais s’attachait à imaginer quelle serait la psychologie des personnages dans quelques millénaires lorsque sur ces planètes lointaines ces humains rencontreraient d’autres formes de vie.
      Damasio reste tout de même un auteur d’exception, quant à dire si ce livre est le meilleur qu’il ait écrit… Il y a matière à débat !

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