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Le Grondement – Emmanuel Sabatié

Le Grondement est un (gros) roman de l’auteur français Emmanuel Sabatié. Une dystopie originale et pour le moins perturbante. Originale dans son écriture et dans le déroulement du récit, mais aussi parce que le roman casse les codes de la dystopie « classique ». La menace totalitaire et la société de contrôle cèdent ici la place à la menace terroriste et à la société sécuritaire. Le Grondement est sans aucun doute une dystopie de notre temps, en même temps qu’un roman engagé qui ne laisse pas le lecteur indifférent.

 

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Une chronique imprudente rédigée par Julien Amic

 

Un extrait de Le Grondement

 

« Quand les ombres deviennent carnivores et qu’elles ont l’apparence d’une meute de loups. (…) Plus de loups, non, mais autre chose… de plus confus aussi. Comme un vague épaisse avançant lentement avec des mains qui en sortiraient. Des gens empêtrés dedans, noyés, qui s’y enfoncent, à l’intérieur, dans cette vague noire et visqueuse. Une plaque de mazout peut-être, l’abîme est devenu une plaque de mazout nauséabonde et il y a même des odeurs rances et bestiales qui s’en dégagent. Peut-être eux, ils sont revenus, des loups enragés avec la masse des gens noyés, dans cette vague abyssale, un abîme profond et épais qui t’engloutit et te dévore. Des ombres carnivores qui puent. »

 

Présentation de Le Grondement

Un teaser pour vous donner envie…

(Si vous souhaitez en savoir le moins possible sur le livre, lisez seulement cette partie)

 

Quelque chose a marqué les esprit des habitants de Szforinda, quelque part en Europe de l’Est. Un évènement effroyable dont la portée horrifique ne s’est d’ailleurs pas limitée à l’Etat de Szfloren. Le monde entier en a frémit. Ce fût un attentat terrible qui ôta la vie à 300 enfants, victimes du fanatisme religieux le plus insupportable qui soit.

« Ce jour-là ils avaient les yeux qui cherchaient des réponses, qui comprenaient pas, qui marquaient l’arrêt total du système nerveux. Comme si le temps lui-même s’était arrêté et que la terre avait cessé de tourner. Même le vent a disparu, ce jour-là, même l’air qu’on respire et même respirer n’était plus un acte anodin, quand c’est pas le souffle lui-même qui s’est mis soudain à manquer… »

Alors à la suite de cet évènement, la population a réclamé des mesures concrètes pour prévenir un nouveau massacre, et la Szfloren est devenu une sorte de camp retranché, dans lequel on ne peut entrer qu’avec un casier judiciaire vierge, et duquel on peut être expulsé du jour au lendemain si on se trouve coupable de s’en prendre à un agent des forces de l’ordre, à sa famille…

Cet ordre, il est maintenu par les SAT, des « hommes sans visage » armés et masqués qui contrôlent et recontrôlent sans cesse tout le monde, qui surveillent tout et ont tout pouvoir quand il s’agit de contrer la menace terroriste, d’éviter le R.I.A « Risque Imminent Attentat« .

« Pas recherché, pas fiché, rien dans l’ordinateur central et dans le grand fichier des fichiers, là où ils gardent les infos, leurs secrets, ce qu’ils savent, de nous, d’eux, de tout le monde… »

Mais ce n’est pas seulement le fonctionnement de la société qui a été modifié en profondeur. C’est aussi les esprits. Les esprits ont été choqués, marqués à jamais, et la paranoïa, la peur, la haine raciale, les drogues légales ou pas ont gangréné le raisonnement des habitants de ce territoire.

Seulement voilà, dans quelques jours se tiendra en plein coeur de la ville une manifestation de grande ampleur : la finale de la Coupe de la Ligue Mondiale de football. Les Szforindiens sont finalistes et le public local va remplir le stade.

Alors dans cet environnement ou la sécurité est poussée à son paroxysme, les SAT sauront-ils prévenir une nouvelle folie ? Ou peut-être que la folie est seulement dans les esprits, comme une paranoïa lancinante qui gronde au fond des tripes…

(…) et cette peur au bide, constante, comme une angoisse nécessaire et utile au fond pour continuer à avancer, ne pas abandonner, vivre au moins pire, puis faire avec, avec ça, avec cette peur affichée dans le monde entier comme dans les discours sécuritaires, d’en haut, dans les opinions, les têtes et dans les yeux de chacun, peur de tous et même de soi… (…) « Surtout regarde pas, les regarde pas » lui dit aussi un autre bout de sa conscience.

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(La suite, sans révéler l’intrigue ni le dénouement, dévoile certaines parties du récit. Pour lire seulement l’analyse vous pouvez vous rendre directement ici )

 

Tous dans le même stade

L’histoire en détails 

 

« Aujourd’hui » (c’est ainsi que commence l’histoire) Théo le flic est nerveux. Sa vie fout le camp et il conduit vite, il rentre vite chez lui pour boire, boire tout aussi vite et s’anesthésier l’esprit. Dans quelques jours il sera de service à l’Étoile Athéna Stadium, au pied des gradins, en compagnie de ses collègues et des SAT, les forces de sécurité « sans-visage« . En attendant il s’abrutit comme il peux à l’aide d’alcool et de télévision.

« À nouveau ce film. À la John Ford et les indiens qui attaquent toujours (…). Ils résistent à l’assaut. Dernier souffle. Savent tous naturellement qu’ils vont y passer mais même le vieillard tire encore. Même lui, face à eux, trop nombreux. Là, en face. Comme dans Fort Alamo… David Crockett est mort. »
« Et si les Indiens attaquaient de nouveau »

Cette finale, c’est le fil conducteur qui s’étire dans l’esprit de tous les habitants. Pour Nordine l’informaticien, spécialiste des réseaux sécurisés, c’est l’occasion d’emmener ses enfants se divertir, de leur changer les idées, et de se changer les idées lui-même. Il est en retard, perdu dans le métro avec ses enfants à la main. Il y a peu, son domicile a été la cible d’une attaque raciste. C’est sa femme Rita qui l’a découvert.

« Rita (…) a déjà fermé les volets et même tiré les rideaux. Pour se protéger. Ne pas voir dehors, surtout après ce qui s’est passé… Sont venus, sont rentrés chez elle, dans son jardin, ont tagué à l’encre rouge… (…) la police assure leur protection se dit Rita et ils les arrêteront tôt ou tard, ils les arrêteront, ce que lui a promis encore l’officier quand elle s’est rendue au commissariat pour lui signaler qu’on avait tagué leur maison… »

« dehors les bougnouls« 

Il y a aussi Krysten, jeune femme angoissée et accro au Psyloth, ce médicament que tout le monde semble gober à longueur de journée, comme un nouvel opium du peuple à la fois anxiolytique, anti-dépresseur, somnifère ou stimulant, en gélule ou en cocktail… La drogue légale du moment, quand la poudre bleue sk16 fait des ravages dans les bas-fonds. Krysten vient de retrouver son amour de jeunesse Yeović, dont le mariage imminent est du coup sur le point de vaciller. Amants secrets, ils s’en vont eux aussi assister à la finale.

Florián et Kelli y nagent, dans cet univers de drogue, sans trop savoir s’ils en sont les dealers ou les victimes.

« (…) comme si tout çà venait de prendre feu et que le sheitan avait pour de bon décidé de faire danser les âmes mortes. Leurs dents cannibales, leurs mâchoires proéminentes et ce rire qu’elle imagine plus fort que cette musique. »

Et puis enfin il y a Yuri, le jeune espoir du club de foot de l’Étoile de Szforinda. Tout jeune remplaçant mais déjà star pour tous les jeunes du coin, qui y voient un modèle de réussite, un exemple à suivre, un espoir dans leur monde désenchanté. Désenchanté comme Tomàs, le propre fils de Théo, victime de violences scolaires.

« Ne dis rien s’il te plait, parce que ça va arriver. Les idées noires qui déforment même l’esprit, puis un oiseau qui bouffe un autre oiseau (…) Les cris du jeune oiseau qui semblent soudain si stridents quand l’aigle resserre ses griffes sur lui, et qu’il lui met des coups de bec, et le mord et le griffe et qu’il se défend, et ses cris de rage, d’impuissance et d’abandon, et ses cris qui deviennent des hurlements… »

Aucun d’entre eux ne connait les autres, leurs histoires personnelles, leurs cheminements de pensée sont tous différents et pourtant tous marqués par la même angoisse viscérale, qui trouve son exutoire dans la violence, la drogue, l’amour aussi ou bien l’espoir de s’en aller loin ou de réussir sa carrière sportive. Une seule chose lie ces personnages, c’est le lieu ou ils se retrouvent, le stade. Chacun d’entre eux a une histoire propre qui lui donne une raison d’être là : l’un est sur la pelouse en tant que joueur, l’autre y est en tant que flic, il y a deux amants qui se sont trouvé un prétexte de ce match pour se retrouver ensemble, celui à qui on a offert un ticket… Et puis il y a aussi Jürgen le paranoïaque-éducateur pour enfants qui accompagne une bande de gamins comme György le « porte-bonheur », survoltés et qui ne cessent d’escalader les grilles de la tribune…

« Parano, parano, parano lui revient comme un disque rayé (…) »

Tous ont une bonne raison d’être là, car il y a mille raisons d’assister au match. Et tous ont en commun cette angoisse viscérale, comme un stress post-traumatique dont on ne se défait vraiment jamais. Une douleur psychique qui vous rend fou à force de vous ronger le cerveau.

A mesure que le coup d’envoi approche, la tension, l’angoisse, l’appréhension montent. Chacun fait son petit cheminement névrosé ou psychotique, et se rassure en acceptant les contraintes tout aussi oppressantes imposées par les forces de sécurité des SAT.

« Encore ! Crie celui-là. « Putain ! C’est la finale ce soir ! » crie un autre pendant que le coach est devant et qu’il mate les SAT faire et refaire toujours la même chose, à chaque barrage, chaque contrôle, chaque virage et d’autres ralentissements, n’avancent pas, faire avec, les sans-visage… »

Alors au final, cette paranoïa sera t-elle justifiée? Quelle est la part d’absurdité, de vanité de ce monde qui tente de se protéger d’une menace qui ne se montre jamais, qui ne parle pas, qui ne se manifeste pas mais qu’on perçoit quand même, comme le grondement sourd et bestial d’un monstre tapis dans l’ombre et dont on pressent l’attaque imminente…

 

Le Grondement, une dystopie iconoclaste

Analyse dystopique

 

 

« Prolem sine matre creatam« 

Telle est la devise de Szforinda, « l’enfant né sans mère« , la ville sans modèle. Comme pour préciser davantage que ce pays n’existe pas…

Le Grondement, disons le tout de suite, n’est pas un livre « facile ». Encore moins un livre joyeux ou divertissant. C’est un ouvrage sombre, résolument dépourvu d’artifices, concentré sur sa réflexion. Violent aussi, abrupt, dérangeant, déstabilisant.

L’action se déroule dans un futur proche, la technologie n’est pas très différente de ce qu’elle est actuellement. Tout au plus y trouve t-on quelques innovations sécuritaires que sont les drônes renifleurs et les drônes araignées qui assistent la Police et les « SAT », cette section d’élite dont le nom fait penser au SWAT (le Special Weapons And Tactics, unité d’élite de la police américaine). Nous sommes en Europe de l’Est quelque part dans un des états de l’ex-Yougoslavie semble t-il si on s’en réfère aux sonorités des patronymes, voire au nom de l’équipe de « l’Étoile de Szforinda » qui fait penser à « l’Étoile rouge de Belgrade » en Serbie.
Et c’est un point intéressant, parce que l’histoire se place dans une ville imaginaire d’un état imaginaire, avec des personnages imaginaires, mais tous font penser à des personnages réels. Y compris le joueur « Ben Zeddine » et sa « tonsure de moine », ancienne star du football mondial… (je vous laisse deviner 😃)
En fait de ville imaginaire, il me semble qu’il s’agit plutôt de noms « maquillés ».
En réalité, le Grondement est une dystopie qui se déroule dans un futur (très) proche en Europe de l’Est.

Mais c’est une dystopie qui casse les codes. Exit les états totalitaires, les sociétés de surveillance, d’endoctrinement et d’oppression, les menaces de guerre mondiale, le soulèvement des peuples et la société de consommation à bout de souffle. L’Etat totalitaire est ici remplacé par l’état sécuritaire, la menace de guerre par le Risque Imminent Attentat. Dans cette dystopie, pas de cataclysme écologique ni de dérive autoritaire, pas de capitalisme paroxystique non plus.
On se trouve simplement dans une société ou c’est bien le peuple qui réclame plus de sécurité, soumis qu’il est à la menace terroriste. Une société ou racisme, xénophobie et paranoïa sont les sentiments dominants.

Le Grondement est une dystopie de notre temps, une dystopie à court-terme. Elle nous montre le monde tel qu’il pourrait-être d’ici quelques années à peine. C’est aussi un livre engagé, ou Emmanuel Sabatié écrit avec ses tripes. Si j’ose dire, il sort ses tripes, et il nous les montre…

Le Grondement est une dystopie qui vous chamboule, tant elle présente une société proche de la nôtre. Terrorisme, racisme et xénophobie, délinquance, drogue et médocs, passion footballistique, violence... On se surprend à se demander ce qui différencie véritablement ce monde de notre réalité actuelle… Impossible de ne pas faire le parallèle avec les attentats du 11 septembre ou du Bataclan…

Et puis c’est un société sous anxiolytiques, ou le « Psyloth » (nom dérivé sans doute de la psylocibine, cette substance présente dans les Psylocibes, les fameux « champignons hallucinogènes »?) remplace le Prozac.
Bref, si on est dans le futur, celui-ci est vraiment très proche.

L’écriture d’Emmanuel Sabatié quant à elle est étonnante, et on ne rentre pas si facilement que çà dans l’histoire. J’ai essayé de mettre un certain nombre de citations au fil de cette chronique pour donner un échantillon de la qualité et de la puissance de cette écriture. Les phrases sont dures, longues, les idées sont répétées et répétées encore pour nous faire toucher du doigt la psychologie des personnages, qui s’auto-hypnotisent avec leur litanies rationalisantes. Se répéter pour se rassurer. Des phrases sans pronom, urgentes. On a parfois l’impression que l’auteur écrit aussi vite qu’il pense, alors que son esprit foisonne d’idées. Un usage Lovecraftien du point virgule. On est oppressé, presque étouffé par cette écriture qui nous attaque et nous déroute, met à mal nos habitudes de lecture. Difficile, fatigante, éprouvante, et puis soudain… On s’aperçoit que ce ressenti correspond sans nul doute à l’état d’esprit des personnages. Emmanuel Sabatié réussit à communiquer au lecteur l’angoisse latente, l’atmosphère du récit. Le Grondement, on le ressent soi-même en lisant le livre. Le Grondement est un livre qui se ressent plus qu’il ne se lit.

Le grondement est une expérience de lecture unique.

Dans ce livre de 650 pages environ, 550 pages sont consacrées à la description de la vie des personnages « il y a quelques mois à peine« . 550 pages qui sont quasiment une introduction au livre lui-même, qui est finalement condensé dans les 100 pages de la dernière partie. Et en même temps ces 550 premières pages vont donner au dernier chapitre (intitulé « le stade« ) toute son ampleur. Je ne m’attarderai pas ici sur ce dernier chapitre, je ne voudrais pas en gâcher la lecture. Disons simplement que les noeuds qui se sont serrés dans le ventre de tous les protagonistes vont trouver ici leur dénouement. Jusque dans un épilogue qui va culminer en point d’orgue de l’absurdité et de la vanité de ce monde là.
Je ne suis pas sûr qu’il y ait une morale à cette histoire. En tous cas, le grondement est une dystopie « différente », qui mérite d’être lue autant par les amateurs de science fiction que par les autres. Qui a le mérite d’être une réflexion sur un aspect particulier de notre monde moderne. Et c’est bien là l’essence même de la dystopie que de mettre le doigt sur les travers de notre société. Emmanuel Sabatié s’aventure sur des sentiers encore peu parcourus par les auteurs de (science) fiction.

On ressort de ce livre effaré. Je ne vois pas d’autre mot. J’en recommande grandement la lecture.

 

« les loups ont les babines dehors et les griffes acérées« 

 

Faites-moi part de vos avis en commentaire, si le coeur vous en dit.

 

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Le Grondement

Auteur : Emmanuel Sabatié
Editeur : Carnets nord
Collection : Exofictions
Format : 13,9×21
ISBN : 978-2355363436
640 pages
Année : 2019
Pays : France
Chroniqueur : Julien Amic

 

 

 

 

 

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👍 Je remercie chaleureusement Emmanuel Sabatié, les éditions Carnets Nord et le service presse de l’agence Gilles Paris qui m’ont gracieusement fourni un exemplaire du livre. 

 

Une chronique imprudente rédigée par Julien Amic

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