"Un Souvenir de Loti", Philippe Curval, éditions La Volte.

Un Souvenir de Loti – Philippe Curval

"Un Souvenir de Loti, Philippe Curval, éditions La Volte.
« Un Souvenir de Loti », Philippe Curval, éditions La Volte.

Un extrait pour commencer…

« Ce fût d’abord une série de petits sommets roses, semblables à des chatons de pierres précieuses montés sur un anneau (les collines de Kaïfu éclairées par les rayons tangentiels du soleil). Mais au second plan, au delà de cette chaîne, on aperçut bientôt comme une lourdeur dans l’atmosphère, comme un voile pesant sur l’espace : était-ce cela, la vraie Nopal ? »


Une planète utopique et onirique

 

Il y a Sinaga, la ville enchâssée entre deux chaînes de montagnes symétriques, et il y a Gassina, le lac aux reflets de pétrole. Voilà ce qui forme la singulière planète de Nopal, unique par son aspect, unique par la société qui la compose.

C’est une terre de contrastes.
Il y a la Nopal mercantile et touristique où les visiteurs de toutes les planètes se pressent pour acheter les productions artisanales des androïdes à la peau de chrome et aux longs cheveux tressés, enrichissant ainsi la curieuse planète.
Il y a aussi Sinaga, l’immense village ou se côtoient toutes sortes d’êtres venus de toutes sortes de planètes, et qui vivent ici dans ce qui semble être une atmosphère de bonheur absolu, de liberté totale. Les niges ailées aux corps parfait, les Centauriens au visage éclaté, ceux de Mizar au corps dodécaédrique… Chacun est totalement libre sur Nopal.

Chacun peut diriger Nopal, mais personne ne la dirige. Tout appartient à tout le monde, et rien n’appartient à personne. Les androïdes permettent aux Nopalais de s’affranchir du travail, car c’est ainsi que s’acquiert la véritable liberté ; celle de penser, de créer, de vivre.

Loti et Marjorie sont venus ici pour éprouver le pays d’utopie, si mystérieux que rien ne s’en échappe, pas même les récits des voyageurs qui y sont passé. Il est difficile d’appréhender cette société qui semble si parfaite, dont la richesse issue du commerce et la la liberté apportée par les androïdes permettent une vie rêvée. Il faut se défaire de ce que l’on sait, tout réapprendre. Faire fi des doctrines des planètes de la Ligue, à laquelle Nopal n’a jamais adhéré. Loti et Marjorie veulent mettre à l’épreuve l’utopie, constater si elle résiste à l’expérience et si oui, y rester pour y finir leur vie.
Sévy, le sartre, sera leur mentor au milieu des Centauriens, des natifs du Cygne ou de Mizar, des niges ailées au trois yeux cachés derrière un épais duvet de plumes.

Amoureux transis depuis de si longues années, ils sont venus ici sur Nopal et leurs pensées semblent communier, fusionner. Leur amour est à son paroxisme, alors qu’ils découvrent tous deux l’émerveillement continu lié aux plaisirs de la vie sur Nopal et aux plaisirs de toutes les libertés. Les oiseaux banderoles, le chant des insectes, les jardins de plantegrues et de nénuphiles, et la liberté des amours avec les merveilleuses niges et les natifs de tous les mondes, aux sexes multiformes…

Ils veulent être certains d’atteindre ensemble la compréhension de Nopal, d’accéder ensemble à l’Utopie. Jour après jour, ils avancent un peu plus vers « le passage », ce moment ou l’on devient enfin totalement Nopalais.

Il y a peut-être un prix à payer… Perdre un mot d’abord, volé par une créature inconnue, et oublier d’où l’on vient.  Pervertir son esprit en exploitant les androïdes pensant comme autant d’esclaves au service de leurs créateurs ? Perdre l’esprit en ingérant les liqueurs de Gamabamar peut-être ? Il faut qu’ils restent tous deux liés dans cette aventure, dans cette découverte, cette évolution, ils se le sont promis. Ils ne sont rien l’un sans l’autre. Pourtant leur ego ne se développe pas toujours à la même vitesse.

Les oiseaux banderoles portent un message :

« Elégante hypophyse au jus de saponine,
Marjorie la fougère a des spores stridentes »

S’il « le passage » requiert un prix dont il faut s’acquitter, c’est à la fin des fins qu’on l’apprendra à travers cette histoire, racontée par Loti ; l’histoire de son souvenir.

 

Planet opera, utopie, eutopie et hard sentience

 

Ce livre adopte le format d’une nouvelle peut-être plus que d’un roman. Pas seulement parce qu’il est assez court (137 pages), mais aussi parce qu’il en adopte en partie le mode de narration. C’est une histoire sans préambule, ou le « background », l’histoire des personnages, la description de l’univers, ne sont pas développés au début du récit. On est immédiatement immergés dans l’histoire. En fait, on est immédiatement immergés dans l’univers singulier de cette planète qu’est Nopal.

C’est donc aussi un planet opera qui fait penser dans les premières pages aux écrits de Stanislas Lem, avec ces descriptions d’êtres et de sociétés « autres ». Une bonne part du roman est constituée des descriptions des habitants, des moeurs, de la végétation de Nopal, de son architecture et des interactions curieuses des Nopalais entre eux.

Mais enfin « Un Souvenir de Loti » c’est avant tout une utopie, un lieu imaginaire créé par l’auteur, Philippe Curval. Il est toutefois publié dans une collection qui porte le nom « Eutopia », l’eutopie étant éthymologiquement « le lieu du bon », là où l’utopie est « le lieu de nulle part ». Au delà du récit d’un monde imaginaire, c’est le récit d’un monde idéal (ndlr : ces précisions sont données par l’éditeur en entame du livre).

Nopal, que j’appellerai volontiers « la planète éveillée » présente un univers à l’opposé de la « hard science ». Car si la science est l’avatar de la réflexion logique, reflet de la pensée, de l’esprit et du mental, c’est ici d’une réflexion du coeur dont il s’agit. L’ego que mentionne si souvent Sévy, le sartre, est ici le reflet du ressenti, des perceptions sensorielles, de la sentience. En cela on peut dire qu’on est à l’opposé de la « hard science » ; on est dans la « hard sentience » (hard sans-science ?).

De multiples questions sont ici posées, et leurs réflexions connexes sont habilement traitées. L’avènement des machines et la robotisation, l’exploitation et l’esclavagisme, la tolérance face à la différence, le libertinage, la légitimité des systèmes politiques, la religion… Cette dernière est d’ailleurs traitée de manière singulière car il n’y a pas de Dieux ni de religions sur Nopal. Ici on jure par « Mandrake », le prestidigieux , qui brille par sa non-existence, et que l’on ne vénère pas. Comme le dit Sévy, sur Nopal « Toutes les religions sont ridicules(…)Je pourrais vous (le) prouver (…), en introduisant par exemple une hostie entre mes deux fesses, sans qu’un improbable Jésus les fasse saigner (…) »

Tout ceci n’est pas pour autant la « substantifique moëlle » de ce livre. Ce que je me dois de souligner avant tout, c’est l’incroyable talent d’écriture de Philippe Curval : il s’agit là d’un roman à l’atmosphère onirique (oui, je me suis demandé un instant si ce n’était pas le récit d’un rêve…), à l’écriture si poétique et si légère qu’elle fait penser aux écrivains surréalistes du milieu du XXème siècle. C’est une expérience de lecture remarquable, qui nous emmène très loin de notre monde terrien. On se laisse porter par le récit, on le vit, puis on s’éveille un peu incrédule sitôt le livre refermé, avec cette impression d’avoir soi-même goûté aux dangeruese créations des faiseurs de boissons de Nopal.

Et puis il y a la finalité de ce souvenir de Loti. Car c’est une mémoire de l’amour, le très grand amour qui unit Loti à Marjorie. Et cet itinéraire utopique autant que surréaliste, poétique autant qu’onirique trouvera son dénouement dans une »étrange vérité » étroitement liée à la nature de la relation qui les unit.

Par Mandrake, voilà un livre extraordinaire !

 

Couverture du livre "Un Souvenir de Loti, Philippe Curval, éditions La Volte.

Auteur : Philippe Curval
Editeur : La volte
Collection : Eutopia
ISBN : 2207136426
137 pages

 

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Une chronique imprudente rédigée par Julien Amic

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