Montagnes de la folie, julien Amic, les carnets dystopiques

Montagnes de la folie – Howard Phillips Lovecraft

Montagnes de la folie, julien Amic, les carnets dystopiques
Montagnes de la folie, julien Amic, les carnets dystopiques

Ecrit en 1931,Montagnes de la folie (Mountains of Madness) est une oeuvre majeure écrite par un auteur tout aussi majeur : Lovecraft. Récit d’une expédition Antarctique virant au cauchemar, il s’agit de l’un des récits « tardifs » de l’auteur, un de ceux qui relèvent le plus de la science fiction à une époque ou celle-ci n’existe pas encore véritablement…

 

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Un extrait de Montagnes de la folie

 

« Peu à peu, cependant, ils se détachaient dans le ciel à l’ouest, nous permettant de distinguer leurs sommets noirs, nus, désolés, et d’en recevoir cette curieuse impression de fantaisie qu’ils inspiraient quand ils se détachaient contre la lumière rouge de l’Antarctique, se réfléchissant sur le fond des nuages iridescents de la poussière de glace »

 

Une brève évocation de « Montagnes de la folie »

 

(Si vous souhaitez en savoir le moins possible sur le livre, lisez seulement cette partie)

 

Elles sont incroyables ces montagnes, d’une hauteur phénoménale qui surpasse sans aucun doute les plus hauts sommets de l’himalaya. Dans cet Antarctique ou le vent souffle sans cesse avec une grande violence, une expédition mène une campagne d’exploration et creuse le sol gelé au pied de ces montagnes.

« Je ne pus m’empêcher de penser qu’elles étaient maléfiques – ces montagnes de la folie dont les crêtes au loin semblaient ouvrir sur des abysses ultimes et maudits. »

Alors qu’une partie de l’expédition reste en arrière, la plupart des scientifiques part plus avant et entame des forages. Ce qu’ils découvrent, emplis d’effroi, ils le décrivent et transmettent par radio les résultats de leurs… dissections. Car ils semblent avoir découvert une forme de vie très ancienne, incompréhensible car en contradiction avec notre connaissance de l’évolution.

Alors que la communication est brutalement coupée, les deux scientifiques restés en arrière avec l’avion de secours tentent de rallier le camp au pied des montagnes. Leur abominable découverte les pousse vers ces montagnes. Ils vont les survoler et découvrir les traces d’une civilisation impossible, une ville gigantesque sur les hauts plateaux de cette région ou aucun homme n’a jamais posé son regard.

Ils vont alors explorer ces constructions à l’architecture perturbante et s’enfoncer dans leurs entrailles jusqu’à découvrir l’indicible…

(La suite, sans révéler l’intrigue ni le dénouement, dévoile certaines parties du récit. Pour lire seulement l’analyse vous pouvez vous rendre directement ici )

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Gravir les montagnes de la folie et s’enfoncer dans l’horreur

 

L’horreur découverte lorsqu’ils rejoignent le camp, William Dyer répugne à la décrire. Et ce d’autant plus qu’elle se révèle à bien des égards incompréhensible.

Par radio, le professeur Lake a expliquer quelle fureur étreignait les chiens de l’expédition. Il supposait que c’était l’odeur de ces organismes qu’il avait découvert qui suscitait chez eux cette agitation difficilement contrôlable. Dyer et son collègue Danforth constatent sur place que ces chiens sont tous morts, affreusement mutilés. C’est aussi le cas de tous les hommes présents. Seul Gedney et un chien ont disparu. Le camp est sens dessus-dessous et les organismes découverts ont en partie disparu également. Ceux qui restent ont été bizarrement à demi enfouis dans le sol. Ces créatures dont les tissus ont été formidablement conservés et sur lesquels des dissections ont été pratiquées.

« J’ai parlé du terrain ravagé par le vent, des abris écrasés, des machines disloquées, du malaise évident des chiens, des traineaux et autres appareils disparus, des hommes et des chiens morts, de la disparition de Gedney et de l’enterrement insensé des spécimens biologiques, des étranges constatations dans les blessures de leur texture et de leur structure, surgies d’un monde vieux de quarante millions d’années. »

Et en effet, ils semblent avoir émergé du fond des âges, ce qui leur vaut le qualificatif de « Grands Anciens ».

Peut-être Gedney, pris d’un accès de folie meurtrière, a t-il fuit avec le chien et le traineau manquant…

Depuis le camp, on peut apercevoir la ligne de crête de ces hautes montagnes. On peut y voir d’étranges formations cubiques. Dyer et Danforth décide de prendre l’avion et de tenter d’atteindre un col qui leur permettra d’avoir un aperçu de ce qui se trouve au delà de la chaîne des montagnes.

« Et alors, ayant atteint l’altitude ultime, nous pûmes enfin regarder de l’autre côté de ce défilé capital, sur les vierges secrets d’une Terre immensément étrangère et ancienne. »

Ils découvrent un plateau recouvert par une gigantesque cité. Une architecture faite de cubes et de cônes. Une architecture qui défie les capacités de l’esprit humain.
Ayant réussi à se poser, ils décident d’entamer l’exploration d’une partie de ce site.

« (…) pour chaque angle de vision que nous tentions, ses formes inconcevables et outrées nous impressionnaient, saisissantes.(…) Il y avait des formes géométriques pour lesquelles un Euclide aurait difficilement trouvé un nom (…) »

En s’enfonçant dans les bâtiments dont certains sont encore remarquablement bien conservés, ils découvrent des murs de pierre couverts de gravures qui semblent raconter l’histoire des Grands Anciens, depuis leur arrivée sur terre jusqu’à la décadence de leur civilisation. Par le biais de ces hiéroglyphes que Dyer va découvrir l’origine Archéenne des grands anciens. Capables de créer des formes de vie, ils ont apporté celle-ci sur terre. Leur civilisation, à la fois terrestre et sous marine, en a côtoyé d’autres : les enfants de Cthulhu qui les ont repoussé au fond des mers, puis les Mi-Go les contraignirent à redescendre vers leur terre d’origine au sud. Finalement les Grands Anciens, dont une partie de la science s’était perdue au fil des éons se trouvèrent cantonnés à la région Antarctique.

Pour développer leur civilisation hors des océans, les Grands Anciens avaient créé des être qu’ils avaient réduits en esclavage : les shoggoths

« Ils avaient (…) mis au point (…) certaines masses protoplasmiques multicellulaires capables sous hypnose de mêler temporairement leurs tissus à toutes sortes d’organes et de se fabriquer ainsi d’idéals esclaves pour les tâches les plus rudes de la communauté. »

S’enfonçant plus profondément dans les entrailles de la cité, les gravures révèlent un art décadent, à mesure que les grands anciens perdirent le contrôle de ces monstrueuses créatures.

Où se trouvent Gedney et son chien, que sont devenus les corps des spécimens disparus ? C’est cela et bien plus que vont découvrir William Dyer et le jeune Danforth en s’enfonçant sous la cité, dans les entrailles de la montagne, vers une mer souterraine précambrienne alors qu’un cri résonne dans l’obscurité, un « choquant sifflement au large spectre »

« Tekeli-li ! Tekeli-li ! »

 

Montagnes de la folie, le fantastique à l’épreuve de la science

 

Enfin une traduction intégrale et fidèle à l’original de ce texte écrit en 1931, et publié pour la première fois dans « Astounding Stories » en 1936 !
En 1937 Lovecraft meurt dans la ville de Providence. De sa vie, il n’aura jamais été publié ailleurs que dans des magazines de ce type. Lui qui est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands auteurs de science fiction, un précurseur génial, inventeur d’un « mythe » qui compte aujourd’hui un nombre incommensurable d’adeptes.

Ce récit a par la suite été remanié, redécoupé, raccourci, traduit et retraduit, inclus dans de multiples recueils… En France il fût d’abord édité dans une version incomplète sous le titre « Les Montagnes Hallucinées » (qu’on trouve encore, voir en bas de page). Mais en avril 2016, une nouvelle traduction réalisée par François Bon parfaitement respectueuse du style si particulier de Lovecraft, voit le jour sous un titre bien plus fidèle à l’original : Montagnes de la folie (Mountains of madness).

Ouf !

Et de ce fait, en 2016, on trouve sans doute l’oeuvre la plus exceptionnelle de cet auteur devenu lui-même un mythe. Exceptionnelle par son contenu et par la qualité de sa traduction.
Comme toujours chez Lovecraft, le narrateur est une « voix-off » qui a vécu une histoire horrifique et qui en fait le récit. Un récit qui lui répugne mais qui semble être contraint par une nécessité impérieuse.

« Me voici donc contraint de parler, puisque des hommes de science ont refusé de suivre des recommandations où je me dispensais du pourquoi. Et c’est aussi contre ma volonté initiale que je reviens ici avec mes raisons pour m’opposer à ce projet (…) »

Le narrateur, William Dyer écrit pour dissuader une expédition ( l’expédition Starweather-Moore, désormais aussi célèbre sur le net que l’expédition Shackelton-Rowett qui fût elle bien réelle…) qui se prépare à retourner sur les lieux, suite aux rapports volontairement incomplets transmis par Dyer et Lake. Cette manière de plonger directement le lecteur au coeur de l’effroi est une constante chez Lovecraft. Pas de surprise de ce côté là : on sait que le récit sera horrifique. Ce qu’on ne sait pas, c’est pourquoi, et Montagnes de la folie nous tient en haleine jusqu’aux dernières pages, alors que l’on avance de révélation en révélation.
François Bon le traducteur, conserve le style de Lovecraft avec des imprécisions et des redondances qui (alors qu’elle ont longtemps valu à Lovecraft une réputation d’auteur inculte au style très imparfait) permettent à ce récit de ressembler à un véritable compte-rendu, et pas à un « roman ».

Et ce qui fait selon moi tout l’intérêt du roman, c’est cette plongée dans la mythologie même de Lovecraft, comme s’il avait voulu dans ici mettre au clair ce qui ne l’était alors que dans son esprit. Montagnes de la folie, c’est une description précise des Grands Anciens, de leur origine, de leur civilisation, de leur mode de vie et de leur science. C’est aussi l’évocation de leurs cohabitation difficile avec les Mi-Go (ou abominables hommes des neiges, bien différents de l’imagerie simiesque habituelle…) et la « progéniture de Cthulhu ». Ici Lovecraft entre de plein pied dans la science fiction, ou plutôt il fait entrer la science fiction dans le récit fantastique.

Leur description ainsi que celle de la cité des grands anciens sont si irréelles qu’on se retrouve finalement en train de lire un planet-opera sur terre… L’impression est bel et bien de se trouver sur une planète lointaine, et le récit m’a fait plusieurs fois penser à « Eden » de Stanislas lem, grand maître dans l’art d’imaginer et de décrire  des formes de vie extra-terrestre.

La science est au coeur du récit, puisqu’il s’agit d’une expédition scientifique, partie « creuser » dans l’Antarctique, et qui trouve là dessous une civilisation « antédiluvienne » (tout comme dans « La nuit des temps » de Barjavel). Il est important de préciser qu’à l’époque ou fut écrit ce livre, le continent antarctique n’est encore que très peu connu, c’est encore une « terra incognita » dans laquelle on peut placer tous nos fantasmes. Les créatures, issues de l’éon Archéen (donc environ 3 milliards d’années), tout comme les autres civilisations auxquelles il est fait allusion, sont venues d’outre espace. Ailleurs dans la galaxie, ailleurs dans d’autres galaxies peut être (ce qui n’est pas si fréquent en science-fiction, ou les auteurs se cantonnent souvent préférentiellement à la voix lactée), ailleurs dans d’autres dimensions (des dimensions probablement « non-Euclidiennes », ce qui explique l’architecture défiant l’imagination).
Cette science est à l’oeuvre lors de la dissection des spécimens de grands anciens par les chercheurs humains (et vice versa … ?).

Le point d’orgue du récit, ce sont les shoggoths. Ces créatures et leur évolution au fil des âges prennent une importance grandissante au fil du récit.

« (…) un grand fronton noir brillant colossalement comme lancé depuis une infinie distance souterraine, constellé de lumières étrangement colorées et remplissant la prodigieuse galerie comme un piston remplit un cylindre. »

On apprend également très tôt dans le récit que si Dyer est le narrateur, Danforth lui ne s’exprimera pas, car son esprit semble avoir sombré après sa dernière vision dans ces « montagnes de la folie ».
Et lui aussi entend encore résonner dans sa tête le « choquant sifflement au large spectre »

Ainsi « Montagnes de la folie » me semble être l’un des principaux écrits de H.P. Lovecraft, tant par la qualité de ses descriptions et l’éclairage qu’il apporte sur l’origine de certains des mythes évoqués dans on oeuvre, que par l’ambiance stressante et oppressante qu’offre ce décor de bâtiments « cyclopéens » gelés depuis des millions d’années.
Enfin, parce que la science fiction ne peut pas se contenter de mythologies et dépouvante, d’horreur et de suspense (ce que nous trouvons dans le récit bien sûr), et parce que le propre de ce genre littéraire est de susciter une certaine réflexion, je terminerai par cet extrait ci, espérant susciter chez vous si ce n’est déjà fait l’envie de lire Montagnes de la folie, l’envie de lire Lovecraft.

« Dieu quelle intelligence, quelle opiniâtreté ! Quel courage à affronter l’incroyable, juste comme leurs parents et ancêtres sculptés avaient affronté des choses à peine moins incroyables ! Radiaires, végétaux, monstruosités, tombés des étoiles – quoi qu’ils aient été, c’étaient des hommes ! »

 

 

Montagnes de la folie
Montagnes de la folie

Auteur : Howard phillips Lovecraft
Editeur : Points (avril 2016)
Format : 11×18
ISBN : 2757859501
240 pages
Année : 1931
Pays : Etats-Unis
Titre original : Mountains of madness
Traducteur : François Bon (2016)

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Une chronique imprudente rédigée par Julien Amic

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