Carbone & Silicium - Mathieu Bablet - les-carnets-dystopiques.fr

Carbone & Silicium – Mathieu Bablet

Carbone & Silicium - Image de couverture
Carbone & Silicium

Carbone & Silicium est une bande dessinée réalisée par Mathieu Bablet et publiée en août 2020 chez les éditions Ankama.
Oeuvre graphique, objet-livre, fable transhumaniste et post-apocalyptique, le récit suit la longue et tumultueuse existence de deux intelligences artificielles nommées Carbone et Silicium. Et à travers leurs yeux et leurs pensées humanoïdes, c’est l’avenir du monde qui prend forme à mesure que l’humanité dégénère. L’humanité ? Mais c’est quoi au juste, être humain ?

 

➡️ « Carbone & Silicium » – Mathieu Bablet – 22,90€

Une chronique imprudente rédigée par Julien Amic

 

Un extrait de « Carbone & Silicium » …

 

« Pourquoi utiliser la parole quand on peut communiquer avec son voisin, et même le monde entier, sans avoir à émettre le moindre son ? Pourquoi se contenter de nos yeux quand on peut se géolocaliser, naviguer sur le net et regarder une série en même temps ? »

 

 

Présentation de « Carbone & Silicium »

Un teaser pour vous donner envie…

(Si vous souhaitez en savoir le moins possible sur le livre, lisez seulement cette partie)

 

Carbone et Silicium - extrait - mathieu Bablet - les-carnets-dystopiques.fr
Univers artificiel…

Dans le magma de données enchevêtrées qui forme le chaos fluide des connexions numériques, quelque chose prend forme. Quelque chose qui émerge et prend l’apparence d’un esprit humain. Cet esprit, ce sont des chercheurs de la Tomorrow Fondation qui l’ont créé. Qui les ont créé d’ailleurs, car ils sont deux, et Noriko les a nommés Carbone et Silicium.
Elle leur donne d’abord un visage, puis les acculture d’une masse colossale de données qui leur donneront une connaissance du monde, une compréhension de celui-ci… et donc un début de personnalité.
Enfin, on leur attribue un corps, celui d’une femme pour Carbone, celui d’un homme pour Silicium.
Puis on règle la question de leur durée de vie…

Les deux androïdes découvrent l’univers et la vie à travers des données numériques, mais avec une volonté et un désir grandissants de « voir » le monde de leurs propres yeux, et d’y évoluer.

Ce sera un immense choc pour eux. Découvrir le monde et y être libre. Voir, sentir, entendre, toucher, interagir, explorer, vivre… et ne pas mourir. S’enfuir alors !

« Pourquoi m’avoir mise dans un corps aussi limité ? »

 

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(La suite, sans révéler l’intrigue ni le dénouement, dévoile certaines parties du récit. Pour lire seulement l’analyse vous pouvez vous rendre directement ici )

 

Ajourner la mort sine die pour le corps et l’esprit

L’histoire en détails 

 

La « vie » va séparer Carbone et Silicium. Plusieurs fois. Car ils se croiseront à de multiples reprises et leur routes se feront tantôt convergentes et tantôt divergentes. Silicium n’aura de cesse d’explorer le monde, avec la volonté de parcourir 100% de la planète au cours de son existence. Jamais rassasié, il ne tient pas en place. Carbone rejette le corps « limité » qui lui a été attribué et se tourne très tôt vers son monde intérieur numérique.

Tous deux vont trouver un moyen de prolonger leur durée de vie indéfiniment. Silicium parvient à maintenir son corps en état de fonctionnement, malgré un délabrement progressif. Carbone découvre grâce à Noriko le moyen de transférer son esprit dans de nouveaux corps.

Presque trois siècles vont s’écouler durant lesquels Carbone et Silicium vont être les contemporains de la fin du monde que nous connaissons, entre hyperconnection, transhumanisation, cataclysme climatique et chute du capitalisme.

Mais où va le monde ? Et ou vont ces deux androïdes dont les liens oscillent entre amitié, amour et fraternité ? Le destin des robots et celui des hommes doivent-ils être indéfiniment liés ?
Tous deux devront choisir entre leur humanité et leur part robotique, entre le monde du dehors et celui du réseau, entre la société des humains et celle des machines, entre leur part organique et leur spécificité synthétique, entre le ⁶C et le ¹⁴Si.

« La connexion permanente ne laisse plus de place à la pensée, elle la supprime. » 

 

Organique & numérique, fable e-xistentielle

Analyse dystopique

 

« […] nous ferons comme l’univers, nous nous réinventerons à l’infini. »

 

Nombreux sont les thèmes abordés dans Carbone & Silicium, et il fallait bien 272 pages pour les traiter !

Ici, pas de dichotomie stricte entre humains et machines, car très rapidement le contexte est clairement établi : Carbone et Silicium sont deux A.I. créées de manière à avoir une perception humaine de leur monde, de leur corps, de leurs relations sociales… Leur cerveau a un fonctionnement humain, mais avec des aptitudes démultipliées par leur « ADN informatique » si j’ose dire. Ainsi leur intelligence n’est pas limitée par la technologie.
Leur seule contrainte, c’est leur corps, et la mortalité qui y est associée… On aurait pu dire exactement la même chose d’eux s’ils avaient été humains ! Et c’est là le premier des thèmes de l’ouvrage : comment définir l’humanité ?
La réponse est d’ailleurs de moins en moins nette au fur et à mesure de l’avancée du récit, alors que les humains sont de plus en plus connectés au réseau et déconnectés du réel, jusqu’à cette scène surréaliste ou Silicium trouve la ville étrangement silencieuse… car les humains ne parlent plus depuis qu’ils communiquent presqu’exclusivement sur le net. Les robots ont des corps humanoïdes, ils se battent pour leurs droits et leur liberté. De leur côté les humains se connectent au réseau et se « transhumanisent », à tel point qu’il devient difficile de distinguer physiquement les organiques des synthétiques. À tel point aussi que certains robots sectaires en viennent à s’arracher le visage pour s’affirmer en tant que machines.
Carbone & Silicium cherche un sens au terme « humanité ».

La notion de genre est naturellement évoquée s’agissant de robots dont on fabrique les corps. Une assemblée patriarcale décide de leur aspect. De gros seins pour les filles, et de minuscules sexes pour les hommes (faudrait pas qu’ils fassent concurrence aux patriarques quand même…). Carbone se retrouvera même avec un corps rafistolé possédant des attributs mâle et femelle à la fois. Le corps n’est plus qu’un contenant de l’esprit, une machine imparfaite parfois (souvent) inadaptée aux volontés de l’esprit.
Jusqu’au boutiste dans l’idée, Mathieu Bablet permet à ses créations de survivre en changeant de corps. Soit par transfert de « l’esprit » vers un autre corps, soit par rafistolage aboutissant in fine à quelque chose qui n’a plus rien d’humain. Le corps ici est un moyen, pas une fin en soi.

Carbone et Silicium représentent deux visions du monde, l’une étant tournée vers la société, les droits « humains » des robots, dans une immersion absolue dans cette société qui évolue au fil des années. L’autre, c’est une vision d’ouverture, vers le monde à explorer. Regarder à l’intérieur et regarder à l’extérieur, deux manières différentes de ne pas s’enfermer dans un égocentrisme mortifère.

« Et le grand coupable dans tout çà, c’est l’ego. »

La preuve en images ? C’est la mise en scène de notre monde de demain, la crise climatique à son paroxysme où les villes sont englouties et les terres émergées désertiques, ou les résidus urbanisés sont jonchés de déchets infinis, ou les émeutes entrainent la mort du capitalisme. Mais tout n’est pas noir, car entre les immeubles engloutis nagent les baleines à bosse… Car à l’égocentrisme de l’humanité succède le collectivisme robotique, sorte de post-communisme cyberpunk.
Alors la lutte pour la survie de Carbone et Silicium devient petit à petit une quête spirituelle, vers la transcendance, vers la fusion des individualités corporelles en un collectif immatériel.

Carbone et Silicium - extrait - Mathieu Bablet - les-carnets-dystopiques.fr
Carbone – an 203

Un mot maintenant sur le travail graphique. Les personnages d’abord, où comment figurer l’âme humaine sur un visage de machine. Plutôt même sur de nombreux visages, à mesure que Carbone change de corps pour prolonger son existence. Chaque chapitre s’ouvre sur un nouveau portrait, splendide, et crée un ensemble qui mériterai à lui seul une exposition dédiée, tant on a l’impression d’admirer un travail de photographe humaniste, parfois même de photographe de guerre.

Carbone et Silicium - extrait - Mathieu Bablet - les-carnets-dystopiques.fr
Carbone & Silicium – Bolivie

Et les paysages me demanderez vous ? Grandioses, qu’ils soient urbains ou sauvages. Des fresques pratiquement monochromes, ou le choix des courbes autant que celui des couleurs plongent le lecteur dans une atmosphère sans cesse différente et renouvelée. Et mille détails incertains autant que précis fabriquent des décors d’un onirisme post-apocalyptique gracieux autant que moribond. Que dire enfin de la représentation graphique de l’univers virtuel qu’est la « pensée » numérique, si ce n’est que c’est un tour de force particulièrement réussi ?

Le travail des couleurs m’a particulièrement impressionné. Comment les qualifier autrement que par des tons pastels éclatants, à la fois tendres et chatoyants. Le choix du papier, épais et légèrement texturé, confère au livre un quasi-statut d’oeuvre d’art, confirmé par sa couverture soignée qui en fait un livre-objet magnifique. Bravo l’éditeur.

Carbone et Silicium - extrait - Mathieu Bablet - les-carnets-dystopiques.fr
Carbone & Silicium – le papier et les couleurs

Carbone & Silicium est un bijou graphique au service d’une réflexion profonde sur la nature profonde du concept d’humanité, mais aussi sur ce que nous sommes tous réellement, aujourd’hui, et ce que nous serons peut-être demain. Antithèse du manichéisme, le récit floute les contours de la spécificité humaine, artificialise les organismes et élève les machines au rang d’êtres spirituels.
Voilà un ouvrage qui se dévore autant qu’il se savoure, dont on aimerait arracher quelques pages pour les fixer au mur du salon. Mais non, ce livre est bien trop beau pour qu’on l’abime !

 

« Car la sagesse et l’intelligence ne peuvent être que collectives. »

 

Faites-moi part de vos avis en commentaire, si le coeur vous en dit.

 

Carbone & Silicium - Image de couverture
Carbone & Silicium

Auteur : Mathieu Bablet
Editeur : Ankama
Format : 24,2×32
ISBN : 979-1033511960
272 pages
Parution : 2020
Pays : France
Prix : BD Fnac France Inter 2021, Utopiales BD Science Ficition 2021
Chroniqueur : Julien Amic

 

 

 

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Une chronique imprudente rédigée par Julien Amic

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